Posts Tagged ‘conditions de vie dans les tranchées’

Douce Nuit: Noël Pendant la Guerre

Sunday, November 11th, 2012

Nerida Woodhams-Bertozzi and Anna-Claire Blogg

Somewhere in France

Somewhere in France. University of Melbourne Archives, Ray Jones collection, 1981.0081

De nombreux soldats ont écrit un journal pendant la première guerre mondiale. Pour eux, l’écriture apportait une certaine régularité à leurs journées incroyablement chaotiques et en outre, c’était une des rares activités qu’ils pouvaient contrôler. L’écriture est une bonne thérapie ; nous savons que les soldats ont écrit des journaux pendant les diverses guerres de l’histoire. Par exemple, les soldats alliés en Afghanistan et en Irak écrivent encore des journaux (bien que nous appelions cela un blog); il y a une abondance de ces blogs sur internet au sujet de la vie quotidienne des soldats, de leurs pensées et de leurs émotions.

Lettres et journal de Ray Jones: euphémisme et non-dit

Ray Jones

Ray Jones, c1916. University of Melbourne Archives, Ray Jones collection 1981.0081, NN/2224

Ray Jones était un soldat australien qui a écrit pendant la première guerre mondiale. Basé en France pour la majorité de 1916-1917, il était signaleur, responsable des communications entre les troupes et les commandants et utilisait pour communiquer des drapeaux et le code morse. Les signaleurs étaient placés dans les tranchées et n’avaient pas une position d’autorité; ils étaient sous les ordres des officiers et commandants, avec les autres soldats. Jones avait 25 ans quand il s’est engagé dans la guerre en 1915; il est rentré dans le New South Wales en Australie en 1919.

Bien que Jones ne révèle pas l’étendue réelle de l’horreur de son expérience, une exploration de son journal et de ses lettres nous permet de mieux comprendre ses pensées et émotions que l’on trouve disséminées de façon plus ou moins implicite dans ses écrits. En effet, à travers ses écrits, on peut se faire une idée des conditions épouvantables, « the dreary waste of muddy country, pitted everywhere with shell holes… » (Lettre #117), du front occidental.

Privés et personnels, les journaux de Jones sont les meilleurs documents pour examiner ses émotions et pensées – il écrivait seulement pour lui-même. Dans la majorité de ses lettres, Jones écrit avec une claire connaissance de son public (c’est-à-dire ses parents, des contacts en Australie) – son ton est toujours euphémique et il ne décrit pas trop les horreurs de la guerre ou ses idées noires. Peut-être pensait-il que ses parents ne voulaient pas connaître les conditions et les maladies horribles de la guerre; ou peut-être ne voulait-il pas perturber sa famille, en particulier ses sœurs qui étaient encore à l’école. Cela est évident dans le Noël passé sur « the firing line », autrement dit la ligne de tir (Lettre #69) quand il écrit à ses parents qu’il va bien et « keeping well », (Lettre #69), bien qu’il admette dans son journal qu’en fait, à cause de la continuelle corvée des tranchées, il a le moral plutôt bas.

Noël 1916

Le Noël de 1916 était un moment de réflexion pour Jones, et il remarque  «the irony of fate» (25/12/1916). Avec un ton de misère, il compare un Noël typique, un moment de «peace and goodwill» pour le monde occidental, et sa situation terrible: il était «absolutely miserable» dans les tranchées glacées et boueuses de cette guerre horrible. La note du 25 décembre dans son journal est différente de la majorité des autres notes à cause de l’émotion de l’écrivain: Jones écrit avec un ton amer quand il a décrit son repas de Noël, le pain qui est «mud sodden» et la nuit qui est «bitterly cold and long »; les autres notes ne contiennent pas autant d’émotions. D’ordinaire, Jones écrit avec des phrases très brèves et impersonnelles; peut-être une façon de ne pas s’associer à la guerre. Pourtant dans la note de 1916, il écrit à la première personne, et il dit «here I am», ce qui suggère qu’il a pris conscience de la réalité de sa situation.

Grand Christmas Pantomime

Grand Christmas Pantomime, France 1917. University of Melbourne Archives, Ray Jones collection, 1981.0081 box 7 item 5/3/5

Noël 1917

Mais il y a « quite a difference » (lettre #116), c’est-à-dire une différence marquée, entre le Noël de 1916 et celui de 1917 de Ray Jones. La différence est en grande partie liée à son changement d’affectation. Si son premier Noël avait été passé dans le «wet » et «muddy » (lettre #69), la misère des tranchées, il a été transféré à l’arrière en juillet 1917, dans une base australienne où il a passé le reste de la guerre, à cause d’une maladie de l’oreille.

Ainsi, cinq mois avant Noël 1917 il n’était plus dans les tranchées cauchemardesques et avait beaucoup plus de temps pour écrire des lettres à sa famille. C’est peut-être pour cette raison que Jones était plus optimiste que lors du Noël précédent, et en conséquence les choses pour lui, étaient « …ever so much brighter… » (Lettre #117). Le ton se fait aussi plus optimiste dans ses journaux, «much warmer, thawing» (25/12/1917), et bien qu’il se réfère au temps, il semble que cette phrase symbolise aussi la santé de Jones.

Pour le lecteur, le Noël de Jones est une période fascinante, surtout parce qu’on voit le rôle central de la mémoire en temps de guerre. Pour lui, Noël était une période durant laquelle « …memories crowd most thickly on one’s mind… ». (Lettre #117). Les reminiscences de sa vie en Australie dans la lettre de 1916, lui donnent un point de connexion avec sa patrie alors qu’il vit le cauchemar des tranchées. Le réconfort que ses souvenirs lui apportent peut être vu comme une façon d’échapper à sa vie immédiate et à la «…brutal reality of industrial warfare… » (Pedersen, 2007). Noël était naturellement la période où il ressentait le plus l’absence de sa famille et de ses amis, des sentiments que l’on retrouve en 1916 tout comme en 1917.

Typescript of Ray Jones letter to parents, 28 December 1916. University of Melbourne Archives, Ray Jones collection, 1981.0081, letter 69

Bibliographie

Chemins de la Mémoire, 2003. L’Australie et la Nouvelle Zélande dans la Grande Guerre

Department of Veterans’ Affairs, 2010. Signallers at Anzac

Pedersen, P, 2007. The Anzacs : Gallipoli to the Western Front. 2nd ed. Australia : Penguin.

Première Guerre Mondiale: premières impressions de la France

Sunday, November 11th, 2012

Alyssa Becht, Rebecca Kirk and Tamara Tubakovic

Introduction

EJ Batten letter

page 2, letter from EJ Batten to “Rip”, France 11 July 1918. University of Melbourne Archives, EJ Batten collection, 2002.0019

Pendant  la Première Guerre Mondiale, beaucoup de soldats australiens ont voyagé dans des pays qu’ils n’avaient jamais vus. Ces soldats n’ont pas seulement connu une guerre en Europe, ils ont aussi vu des pays différents et ont fait l’expérience d’autres cultures. Curieusement, le contenu des lettres et des journaux de certains soldats donnent l’impression d’avoir affaire à des touristes en vacances plutôt qu’à des soldats se battant dans une guerre mondiale. A travers les lettres et journaux de quatre soldats australiens qui se sont battus en France, nous explorerons leurs diverses impressions et interprétations de la Première Guerre mondiale.

E J Batten a servi en Angleterre, en France et en Belgique pendant la guerre. Il ne s’est pas battu au front et ses lettres se concentrent plus sur ses impressions de la campagne française que sur les événements de la guerre.

R Jones a servi en Égypte et à Gallipoli avant son transfert en France et son journal montre un changement d’attitude important avant et après son départ pour la France. On peut en effet sentir un clair contraste entre le temps passé à Gallipoli dans des conditions de vie précaires et son expérience en France qu’il décrit presque comme un paradis en comparaison.

Cependant, W R Keast, qui a aussi servi en Égypte et à Gallipoli avant de venir en France, vit une expérience très différente, parce qu’il a travaillé comme ingénieur en Égypte avant de combattre dans les tranchées en France où les conditions de vie étaient beaucoup plus précaires. Son témoignage sur la France est donc très différent de ceux de Batten et de Jones.

Finalement, le Lieutenant RL Mackay, qui a participé à plusieurs grandes batailles de la Première Guerre Mondiale, maintient toujours dans son journal un certain sens de l’humour. Tout comme Keast, Mackay ne s’attarde pas sur les aspects négatifs de la guerre, mais semble y faire face en prenant chaque jour comme il vient.

Ray Jones “France: le Paradis”

Ray Jones est né en 1890 et il avait 25 ans quand il s’est engagé dans l’armée. Avant la guerre il était employé par « Anthony Hordern & Sons, Universal Providers. » Le 17 février, il s’est engagé dans l’armée comme signaleur dans le 19ème Bataillon de l’AIF. En 1917, il a été assigné à une base permanente à cause d’un problème d’oreille et il est resté en France jusqu’à la fin de la guerre. Après la guerre, il est retourné en Angleterre où il a rencontré une femme appelée Edie avec qui il s’est marié. Quelques années plus tard, en 1919, il est rentré chez lui en Australie.

Ses lettres écrites en France donnent l’ impression que la France est un paradis. Pour les jeunes soldats qui ont grandi loin du reste du monde, la guerre était aussi un moyen de voir le monde et beaucoup de jeunes gens se sont engagés dans l’armée pour cette raison (Australian War Memorial). Ray Jones décrit la campagne française avec amour:

Pressed poppies, gathered from France, 1916. University of Melbourne Archives, Ray Jones collection, 1981.0081, box 12 item 7/4/1

Everything is beautiful here, the trees and hedges are one mass of blossoms and the fields are yellow with buttercups” (Ray Jones 15/04/16 letter no. 39)

The country here is beautiful and the fields are a blaze of poppies and corn flowers. It is almost impossible to describe the effect.” (Ray Jones 15/07/16 letter no. 48)

Ces premières impressions sont établies par opposition à Gallipoli. Ray Jones écrit ;

Everything here is much more comfortable than Gallipoli and the boys are behaving themselves splendidly you would hardly recognize them as the Australians who were in Egypt” (Ray Jones 15/04/16 letter no. 35)

La campagne de Gallipoli avait pour but de libérer et de contrôler un passage entre la Russie et l’Occident. Les ANZACS sont arrivés le 25 avril 1915 et ont dès le début souffert des conditions de vie atroces. 26 111 australiens sont morts. Beaucoup de soldats ont également attrapé des maladies à cause des conditions insalubres. Ces conditions étaient tellement horribles qu’il y a eu une épidémie de dysenterie. Comme écrit Ray Jones, l’eau était rare, et s’il y avait de l’eau, elle était généralement contaminée.

D’autres soldats ont témoigné des mauvaises conditions à Gallipoli (The Age, 2004);

The general health is bad with as many as 50 per cent of the men unfit for duty and unless relieved there will be, to a certainty, a severe epidemic of pneumonia, dysentery and enteric fever as the resisting power to disease is practically nil.”
War Diary of the 12th Infantry Brigade

You ought to see the Anzac fleas, millions of them, and other things that crawl and stick closer than a brother. My blanket nearly walks by itself. »
Captain Bill Knox

Il faut rester prudent dans l’interprétation des lettres de Ray Jones. La description de la France comme un paradis peut être opposée avec la réalité de la bataille de la Somme par exemple. Ces lettres étaient aussi écrites pour sa famille et évitaient donc sans doute d’être trop alarmantes ; de plus, elles étaient censurées (Ray Jones letter no. 38).

W.R. Keast ‘L’ingenieur’ et R. L. Mackay ‘Le lieutenant’

Keast diary

Diary of WR Keast. University of Melbourne Archives, WR Keast collection, 1972.0025

William Reginald Keast est né à Melbourne, d’où il a embarqué comme sapeur du ‘2nd Field Company Engineers’ le 21 octobre 1914. Il avait alors vingt ans. Comme il était spécialisé dans les matériaux de construction il a passé beaucoup de temps à voyager afin d’évaluer les déficiences structurelles dues aux dégâts provoqués par l’artillerie, les conditions météorologiques ou de mauvaises techniques de construction. Au cours des deux premières années de la guerre, Keast a aidé à la construction des douches, réfectoires, cabanes de cuisine, dortoirs et à la pose de canalisations. Après avoir été en poste en Europe en 1917, Keast a commencé une formation de pilote à Oxford, en Angleterre, où ses connaissances d’ingénieur l’ont placé en bonne position pour comprendre et résoudre les problèmes mécaniques liés aux avions.

Les premiers écrits de Keast sont pratiques et centrés sur ses tâches journalières. Il fait peu mention de la guerre elle-même, de ses répercussions ou du mouvement des troupes. Keast s’affaire à des tâches d’ingénierie plutôt banales dans les premiers mois de 1916 :

I tried a new horse this morning, he is a bit fresh but quite a change from the pony who is pretty slow.” (Journal personnel de WR Keast, N. 4/4, 12/1/16)

Courant janvier, en Egypte, les tâches de Keast sont de plus en plus complexes et le 14 janvier, il s’occupe de détecter et désamorcer les mines. Il décrit la situation:

We unearthed mines in several places… 3 unexploded mines… along most of their length they were only 4 or 5 inches underground… 6 mines [were discovered] about 400- 500 yards of the post.” (Journal personnel de WR Keast, N. 4/4, 14/1/16)

WR Keast

WR Keast, c1916. University of Melbourne Archives, WR Keast collection, 1972.0025

Keast ne se plaint à aucun moment et ne mentionne aucune crainte dans l’accomplissement de tâches dangereuses, mais plus tard il est expédié vers l’Europe et passe beaucoup de temps dans les tranchées. Son écriture se dégrade lentement jusqu’à ce qu’il soit pratiquement illisible. Bien que l’écriture de Keast puisse le trahir, de nombreux autres soldats évitent aussi ou passent rapidement sur les sujets pénibles. Robert Lindsay Mackay du 11ème Argyll and Sutherland Highlanders au cours de l’offensive d’Arras, dans le Nord de la France écrit par exemple:

“2nd. Jan. [1917] Major A— died – had too little to do. (Suicide).” (First World War Diaries)

L’obtention d’impressions explicites de la guerre à travers les journaux et les lettres est difficile. Sans doute dans le but de maintenir un sentiment de normalité, Mackay et Keast se concentrent sur la météo. Mackay et Keast pendant la guerre peuvent tous les deux être décrits comme: « sûr d’eux, sans problèmes, le cœur léger, ils s’enterrent dans leurs propres petites activités militaires et celles de leurs collègues officiers et soldats. Les événements secouant le monde, les grandes défaites et les victoires ailleurs, ne les concernent pas beaucoup. Jour après jour, ils se consacrent à leur tâches variées… et à leurs faits et gestes quotidiens qui les concernent directement : les tranchées, les “aller et retour”, les assemblées pré-et post-bataille, les entrainements, les bombardements et tirs de mitrailleuses, et la boue toujours présente”.  (Robert Lindsay Mackay)

Dans ces deux journaux, il n’est fait aucune mention non plus d’une réelle animosité envers l’armée allemande. Cependant, dans tous les cas l’ennemi est désigné par le terme au singulier et anthropomorphe de “Hun”. Par exemple, le journal de Keast du 29 mai 1916 indique:

Beautiful day aeroplanes very active especially the Hun.” (WR Keast’s personal journal, No. 4/4, 29/5/16)

EJ Batten et son témoignage de la vie militaire

EJ Batten était un conducteur pendant la Première Guerre Mondiale, qui avait travaillé pour le Trust au Port de Melbourne avant la guerre. Il a été placé à Larkhill en Angleterre en 1916, avant son départ pour la France et la Belgique en 1917-1918. Tandis que Batten était en France il écrivait des lettres à un soldat qu’il appelait “Rip”.

Batten ne se battait pas sur le front, et dans ses lettres pour Rip, il décrit sa vie en France comme “monotone” (Batten 20/4/17 page 3). Ses lettres rappellent les lettres d’un touriste à ses amis et sa famille, décrivant principalement le paysage et ses loisirs comme la natation. Il évoque les dernières rumeurs concernant les soldats qu’il connaissait en Australie et ce qu’il se passait « back home » tandis qu’il n’était pas là.
Batten détaille le paysage autour de son camp en France et mentionne souvent un fleuve et plusieurs étangs près du camp, où les soldats se baignent et font de l’aviron. Ses lettres donnent l’impression d’un jour férié en campagne idyllique plutôt que d’une guerre.

Bibliographie

The Western Front

http://www.awm.gov.au/atwar/ww1.asp

First World War, Australian War Memorial

Gallipoli, World War One, Paralumun

http://www.sauer-thompson.com/junkforcode/archives/003275.html

“Gallipoli: In Their Own Worlds” The Age

L’expérience des médecins sur le front occidental: cas du Ninth Australian Field Ambulance et de Wilberforce Newton

Monday, November 5th, 2012

Emma Blakey et Sam van der Plank

Le RAAMC (le «Royal Australian Army Medical Corps»), la branche médicale de l’armée australienne, a joué un rôle essentiel dans la Première Guerre mondiale. Contraints de travailler dans des conditions extrêmes, les médecins qui servaient dans cette guerre ont vu beaucoup d’horreurs que nous ne pouvons imaginer. Ce dossier sur les médecins australiens de la guerre va examiner les points suivants : quel était le rôle des médecins sur le front occidental pendant la Première Guerre mondiale ? Et comment est-ce que ces médecins placés sur le front ont fait face aux horreurs de la guerre qu’ils rencontraient tous les jours? Pour ce faire, nous avons choisi deux archives, une publication de 1919 sur l’histoire du « 9th Australian field ambulance » et le journal de Wilberforce Newton, médecin sur le front.

The History of the Ninth Australian Field Ambulance March 1916-1919

The History of the Ninth Australian Field Ambulance

March 1916-1919, published 1919. University of Melbourne Archives, Roland McCure collection, 1979.0133

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