Représentations de la Grande Guerre : un exemple, Pozières

Henry Pook

En 1916, après la débâcle des Dardanelles, les soldats australiens (l ‘AIF’ ou Force Impériale Australienne) ont été transférés sur le front occidental.  Là, pendant l’offensive de la Somme, la Force Impériale Australienne a combattu à Pozières.  Quand l’offensive s’est terminée, le 5 septembre 1916, les positions n’avaient pas bougé et la bataille avait couté cher en hommes : 23000 morts, et pour rien.  Le champ de bataille et les tranchées étaient comme « les mâchoires de l’enfer » et  pour les soldats, Pozières n’était pas la guerre mais « un meurtre » (1)

Pozières : la bataille

Pour les soldats australiens la bataille fut un bain de sang. William Keast écrit:

“I never wish to experience another shelling like the Huns gave Pozières during Tuesday morning. … We were sitting in a 5’ trench during it all waiting for one to lob on us and finish. It was hell… I am sure the men were never more thankful to get out of a place in their lives. I know I was not: although the losses in the infantry were slight in the taking of Pozières the losses due to the shelling brought the total up to 50% of all battalions. By Tuesday the whole of the village was taken but the flanks not connected too well and despite the shelling we hung onto the place.”(2)

On tuait essentiellement à distance et beaucoup de soldats australiens ont été blessés par l’artillerie, par des obus ou des éclats d’obus.  D’autres témoignages reprennent les mêmes thèmes :

“All day long the ground rocked and swayed backwards and forwards from the concussion…men were driven stark raving mad…any amount of them could be seen sobbing and crying like children, their nerves completely gone.”(3)

Henry Armstrong, ancien combattant de Pozières interviewé bien après la guerre, raconte en détail l’histoire de la bataille de Pozières, en particulier, la peur des soldats pendant l’attaque, la mort de ses amis, et la pluie de fer des obus.  C’est une représentation des événements ou l’auteur ne cache pas les horreurs de la guerre.  Henry Armstrong raconte l’attaque:

” …told of the friendships he formed with men during the attack, lying next to Sam promising each other to contact their parents if they were killed and after taking the trenches were standing together on the parapet when Sam, a little taller was shot through the head ‘a sniper got him’, and then three men to the left of him were killed by concussion leaving him there by himself.  Men were lying there, others were wounded by shrapnel.  When roll call there were ‘257 left out of a thousand.  Not all were killed but a lot of them was (sic) killed…terrible’… He spoke of his lucky escape from an unexploded shell, the shelling for 12 hours (you have no idea of the noise, he remarked to the interviewer), men crying, and him volunteering to go into ‘no man’s land and rescuing a wounded digger stranded there.”(4)

Will Dyson (un artiste de guerre officiel) écrit:

” …The haunting memory of the Somme, those ghosts of young men treading their pale way…moving like chain gangs dragging invisible chains.”(5)

Les représentations contemporaines – 100 ans plus tard : comment se souvenir ?

Il est intéressant de voir que ces notions de « meurtre organisé » et « d’enfer » ont été un tant soit peu évacuées au profit d’autres valeurs.

Les monuments autour de Pozières essayent de donner un « sens » à la mort de 23,000 jeunes hommes :

“Après la guerre, la Première Division construisit son propre mémorial officiel, un obélisque, à l’extrémité ouest de Pozières. Sur son côté est, on lit sur une plaque de bronze la liste officielle des batailles de la Division, dont la première est « Pozières », l’emplacement choisi pour ce monument.”(6)

Dans la plupart des villes en Australie les monuments commémoratifs représentent un simple soldat (le digger). Le digger était le symbole de la naissance de la nation. Il existe aussi des allées d’honneur bordées d’arbres qui représentent chacune un soldat (dont le nom est gravé sur une plaque individuelle) ou des listes de soldats tombés au champ d’honneur dans les églises et les écoles. (7)

Le temps a modifié les champs de bataille et a fait disparaître bon nombre de lieux ;  le front occidental ne porte que très allusivement la trace des combats et les témoignages de l’horreur des tranchées ont été d’une certaine façon aseptisés. Les panneaux des champs de bataille de la Somme se concentrent sur des thèmes différents : il est question d’identité nationale et de lutte pour la liberté et non plus de ces hommes qui se sont battus et qui sont morts dans des conditions épouvantables.  Par exemple, les monuments pour les Canadiens se concentrent sur les thèmes de la paix et de la liberté :

Les monuments rendent hommage à tous ceux qui ont pris les armes au nom de leur pays, qui ont risqué leur vie à la guerre et qui ont payé si cher pour garantir la paix et la liberté dont nous jouissons aujourd’hui.(8)

Il est vrai que la mémoire et la représentation que l’on se fait d’un événement sont inévitablement sélectives, partielles, et que la mémoire nationale est aussi une construction politique. Un bon exemple est la volonté politique du Premier Ministre Tony Abbott de se tourner vers le Front Ouest qui semble avoir été négligé en Australie:

“In the past we have not given sufficient attention to our role on the Western Front, where Australian forces made a disproportionate contribution to what proved to be, in the end, a great victory.
“Overlooking our role on the Western Front has been a case of historical amnesia.”(9)

La commémoration de la Grande Guerre, tout comme de nombreux autres événements, est donc au delà d’un fait historique réel, une construction politique, une certaine façon de se pencher sur le passé afin de mieux construire le présent. Ainsi, les messages et symboles de la guerre, par glissements et euphémismes, ignorent ou oublient parfois certains faits pour servir d’autres causes.

 

Notes

(1)  Bill Gammage, The Broken Years, (Ringwood, Penguin, 1975), p.168

(2)  Diary of William Keast, 25 July, 1916, University of Melbourne Archives, W.R. Keast Collection, 1720.0025.

(3)  Gammage, The Broken Years, p. 166

(4)  Harry Armstrong – témoignage d’un « digger » (44mn, témoignage en anglais bien sur – voir fichier audio ci-dessous), University of Melbourne Archives.

(5) Will Dyson, Australia at War, A Winter Record, London, 1918 (1st ed.), p.30

(6).ww1westernfront.gov.au/french/pozieres-australian-memorial/visiting-pozieres.php

(7) H. Pook, Windows on Our Past, (Melbourne, Oxford University Press, 1993), pp88-9

(8)Le Canada Se Souvient-La Bataille de la Crête de Vimy, (Anciens Combattants Canada)

(9)  The Australian, ‘Tony Abbott to put WWI focus on France’: article by P. Kelly 26, April, 2014.

 

Bibliographie

Archives

Armstrong, Henry, enregistrement: témoignage d’un « digger » (44mn, témoignage en anglais bien sur – voir fichier audio ci-dessous), University of Melbourne Archives

Keast, William, Lieutenant, 1st Field Company, Australian Engineers, Diary, 25 July, 1916, University of Melbourne Archives, W.R. Keast Collection, 1720.0025.

Journaux

The Australian, ‘Tony Abbott to put WWI focus on France’: article by P. Kelly 26, April, 2014.

Le Monde, <<Les monuments aux morts, puissant outil mémoriel après la Grande Guerre>> : Quentin Jagorel, 22.09.2014.   http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/09/22/les-monuments-aux-morts-puissant-outil-memoriel-apres-la-grande-guerre_4492159_3232.html

Autres références

Livres

Bean, C.E.W. and Gullett, H.S., Official History of Australia in the War of 1914-1918, (Sydney, Angus and Robertson, 1936), Vol XII, Photographic Record of the War (6th ed.)

Le Canada Se Souvient-La Bataille de la Crête de Vimy, (Anciens Combattants Canada)

Dyson, Will., Australia at War, A Winter Record, London, 1918 (1st ed.)

Joutard, P., <<Mémoire collective>> en Delacroix, Dosse, F, Garcia, P, et Offenstadt,(eds), Historigraphies,II: conhcepts et débats, (Paris, Editions Gallimard, 2010)

Kalifa, D., <<Répresentations et pratiques>> en Delacroix, Dosse, F, Garcia, P, et Offenstadt,(eds), Historigraphies,II: conhcepts et débats, (Paris, Editions Gallimard, 2010)

Pook, H., Windows on Our Past, (Melbourne, Oxford University Press, 1993), pp88-90

Sites Web

Australians on the Western Front, 1914-1918.  http://www.ww1westernfront.gov.au/pozieres-windmill/

http://www.anzac-france.com/anzac/history/the_australians_in_the_somme

www.westernfront.gov.au/french/pozieres-australian-memorial/visiting-pozieres.php

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