Perspectives Poétiques: Paradis Perdu et le Désir de l’Australie

Patrick Kennedy

Au 21e siècle, la mondialisation a réduit le monde à une très petite taille. Mais, au début du 20e siècle, un grand nombre d’australiens n’avait pas encore quitté leur région ou leur pays natal. Ainsi, quand la première guerre mondiale a commencé et que les soldats australiens ont été séparés du seul pays qu’ils connaissaient et placés dans des situations très éprouvantes, la voix nostalgique d’une Australie lointaine et idéalisée s’est fait entendre. On retrouve ce thème exprimé très clairement dans la poésie. Le magazine « Aussie », créé en France, sur le front en 1918, est un magazine des tranchées auquel tout soldat pouvait participer. Les poèmes inclus dans ce mensuel contribuaient à forger une certaine culture et identité australiennes, loin du désespoir et de la douleur du front occidental.

"On a transport" by ESB in Aussie magazine

E.S.B. “On a Transport”, Aussie, March, 1919, page 8. University of Melbourne Archives

À première vue, les poèmes de chaque édition sont souvent signés avec un nom de plume ou des initiales. Par conséquent, il est difficile de séparer l’auteur de la voix du poème; mais le but de cette analyse est d’identifier les thèmes récurrents dans la poésie des soldats australiens, pas l’histoire spécifique de chaque auteur. L’aspect le plus important dans le poème « On a Transport » d’un certain E.S.B, publié en mars 1919, explore donc l’idée de «transport» ou de départ de son pays pour des raisons incontrôlables – une espèce de paradis perdu. E.S.B, comme beaucoup de soldats pendant la guerre, s’accroche aux souvenirs de son pays d’origine, à « that far-off fairy land of green and gold », où la splendeur de la campagne connue contraste si vivement avec la spéculation d’un paysage inconnu et incertain.

Une fois que les soldats arrivent sur le front, on peut imaginer ce contraste qu’ils éprouvent entre l’Australie lointaine et idyllique et la réalité de la guerre. Le poème « Lights of the Line », publié en octobre 1918 par un soldat qui s’appelle Duncan Campbell, compare ces paysages contradictoires: l’un sauvage et mythique «Streams and spaces wide : Back of Bourke or Never-Never », l’autre terrifiant et sombre

« Scarey sights whose searching eyes show the savage strife not ended »

Ici le thème récurrent du transfert ou « transport » d’un paradis perdu à l’enfer de la guerre est assez évident, mais c’est également un témoignage sur les responsabilités d’un soldat : monter la garde dans la tranchée pendant une nuit sombre où les combats font rage.

Le poème est, en fait, tout autant un compte rendu factuel qu’un verset poétique à portée universelle, puisque les soldats de toutes nations devaient passer de longues heures de garde dans les tranchées sans repos ni confort4. Pour Duncan Campbell, alors, l’écriture de ce poème a dû être à la fois une source de réconfort et un moyen d’occuper ses journées dans les tranchées lorsqu’il ne combattait pas.

Le concept d’un soldat qui se divertit dans des conditions misérables en exprimant sa nostalgie pour son pays lointain était très commun parmi les soldats des tranchées. Les divertissements incluaient non seulement l’écriture de poèmes, lettres, journaux etc. mais aussi l’organisation de concerts, chantés en chœur, et d’autres d’activités souvent vitales pour maintenir le moral des troupes. La poésie occupait cependant une place prépondérante. Un bon exemple de cela est le poème « Where the Warm Pacific Breaks », écrit par un soldat au nom de plume de « The Duke ». Ce poème illustré est paru en avril 1919 dans Aussie et glorifie la vie, la terre et l’âme australienne si présentes en chaque soldat malgré la distance. Les lignes « through the mud

and fury the/ yearning comes and aches/for those shining Southern beaches/ where the warm Pacific breaks » évoquent des souvenirs de l’Australie qui ont animé ceux qui luttaient dans le froid et la boue. Ce poème peut également être considéré comme une déclaration émouvante d’une identité australienne, notion importante pour ceux qui se sentaient impuissants devant l’absurdité de la guerre et d’un monde inconnu.

"Lights of the Line" from Aussie Magazine, 1918

Campbell, Duncan. “Lights of the Line”, Aussie, October, 1918, page 13. University of Melbourne Archives

Certes, l’un des avantages du magazine Aussie était de donner la parole à tous les soldats australiens. Cette analyse a mis en lumière un petit nombre de poèmes qui partagent un même thème – la célébration de l’Australie comme paradis (momentanément) perdu – mais il y en a beaucoup d’autres avec des thèmes différents. En célébrant leur patrie de façon un peu idéalisée, en partageant leur nostalgie pour leur pays lointain à travers la poésie, les soldats se réconfortaient mutuellement afin de surmonter les difficultés de la vie dans les tranchées.

 

Bibliographie

Campbell, Duncan. “Lights of the Line”, Aussie, October, 1918, 13. University of Melbourne Archives.

Carter, David. “Esprit de Nation and Popular Modernity: Aussie Magazine 1920-31”, History Australia 5 (2008):74.1-74.22

Duke, The. “Where the Warm Pacific Breaks”, Aussie, April, 1919, 20. University of Melbourne Archives.

E.S.B. “On a Transport”, Aussie, March, 1919, 8. Accessed from University of Melbourne Archives.

“Life in the Trenches”. Last modified 22 August, 2009, http://www.firstworldwar.com/features/trenchlife.htm

Seal, Graham. “We’re Here Because We’re Here: Trench Culture of the Great War,” Folklore 124 (2013): 178- 199

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