Echanges linguistiques et culturels : l’humour et la langue française dans « Aussie Magazine »

Campbell McLean

«Aussie magazine », un journal conçu, publié et diffusé dans les tranchées du front occidental et dont le premier numéro apparaît le 18 janvier 1918, nous relate avec humour l’expérience australienne de la guerre et des échanges culturels franco-australiens sur le front ouest. Ce magazine nous livre toute une richesse d’anecdotes, de bandes dessinées, de canulars publicitaires, de poèmes et de contes humoristiques. En explorant ces pages, nous pouvons constater le rôle clé d’une telle publication en temps de guerre : l’humour irrévérencieux, les blagues, les anecdotes sont tous empreints d’une vue satirique de la situation et servent à détendre et divertir dans un contexte difficile. Cependant, dans le cadre d’un magazine de divertissement, «Aussie » parvient également à atteindre quelque chose de plus profond et devient une sorte de dépositaire de la mémoire collective de la guerre. Les échanges linguistiques franco-australiens en constituent une part importante.

"On Paris Leave" by Allan M Lewis, Aussie magazine, June 1918, page 5

“On Paris Leave” by Allan M Lewis, Aussie magazine, June 1918, page 5. University of Melbourne Archives, Ray Jones collection 1981.0081

Parlez-voo français ?

Pour les soldats australiens, la langue française était souvent un piège, mais leurs erreurs sont pleines d’humour. Les mots mal prononcés, l’arrogance d’une compétence linguistique surestimée, une ignorance de la culture française, les clichés culturels et les français tournés légèrement en dérision – tout apporte de l’eau au moulin de l’humour. Dans « Aussie », le format le plus commun pour raconter une rencontre ou une drôle d’expérience interculturelle est l’anecdote. Sa relative brièveté permet de condenser le contenu tout en conservant la richesse du témoignage historique.

Le « lait promenade »…

Voilà la scène: Hébergé chez une paysanne, un soldat épuisé se repose en «soutenant » un mur (Sperring, avril 1919, p. 10). Une paysanne tourne un moulin à café reposant sur ses cuisses «commodes » (10). Elle moud…elle moud… et soudain, constatant que les vaches de Madame envahissent le champs de choux situé tout près, le soldat reprend vie, et se met à s’exclamer, hurlant «le—le—lait … le lait promenade! » pour indiquer les vaches errantes (10). Pris pour un handicapé mental endommagé par la guerre, la paysanne s’apitoie sur lui.  Frustré, le soldat transmet enfin son message à l’aide de gestes et la paysanne chasse les vaches, avec le moulin à café qu’elle fait tourbillonner au-dessus d’elle. A la fin, le soldat australien se rappelle la chance qu’il a d’être aussi doué en français. Il rumine sur le fait que les français sont tous un peu lents et il constate que c’est seulement grâce à «nous les mecs » que la communication est assurée (10).

On voit bien ici tout un vocabulaire de la communication interculturelle qui se déploie.  Mais en général, quelles leçons culturelles peut-on tirer de l’anecdote ? Bien que l’humour anglo-saxon soit truffé d’autodérision et ne se traduise pas toujours bien, la scène est claire : le soldat se prend trop au sérieux, en s’occupant assidûment de sa mission de soldat. Même en repos contre un muret en gravats, il le « soutient » (10).  Il surestime ses pouvoirs linguistiques, en criant « lait promenade » pour dire « vache » (10). L’anecdote se moque de lui. Son arrogance envers la paysanne bienveillante et maternelle est tournée en dérision. Il s’enorgueillit de son importance et de sa fonction de soldat, et par conséquent l’histoire lui en fait rabattre un peu. Ici, la culture australienne se moque du zélé et de l’autoritaire. Malgré tous ses efforts, le soldat est représenté comme un individu paresseux et pompeux. En revanche, la paysanne industrieuse moud son café. En fin de compte, cette France rurale et stoïque est valorisée, alors qu’un soldat bête et inculte incarne un certain complexe d’infériorité culturel chez les australiens de l’époque.

Permission à Paris

De la même façon, une bande dessinée se moque de deux soldats australiens en permission à Paris (Lewis, juin 1918, p. 5). Ils bavardent devant le célèbre restaurant Maxim’s de Paris. L’un, appuyé contre un lampadaire, les mains dans les poches, dit à l’autre, « C’est quel genre de boui-boui, ce bistrot ? » (5). Une fois de plus, l’autodérision resurgit. L’artiste se moque de l’ignorance décomplexée des australiens, de leur mépris des cultures anciennes d’Europe. Sous l’humour complice, cependant, il s’agit aussi d’une légère moquerie envers le matraquage culturel qui existe autour de Paris, et l’idée même, le concept de Paris et du « chic ».

Leave-making in Paris

Une série d’anecdotes, écrite par P.L. Harris, l’éditeur du magazine, reflète le style d’un correspondant étranger– Elle a pour titre « Leave-making in Paris », un jeu de mots entre cette spécialité parisienne, « love-making »,  et le passe-temps préféré d’un soldat australien, « taking leave », ou prise de congé (Harris, janvier 1918, pp. 14-16). Nous tombons, dès le premier mot, dans le cliché humoristique. L’auteur fait la connaissance d’un gendarme trop attentif qui parle à une rapidité comparable à « une avalanche vocale », où « un Vesuve linguistique » (14). Ensuite, un chauffeur de taxi se révèle être « un parisien typique » – qui se montre d’une sympathie admirable envers les autres, mais surtout aussi envers lui même ! (15). M. Harris s’avoue « gratifié » quand un ami parisien s’étonne de voir autant de soldats australiens à l’opéra, avouant qu’il pensait que les australiens étaient un peuple « téméraire mais inculte » (Harris, mars 1918, p. 16). Nous avons donc le parisien qui parle trop vite, le parisien égoïste, et le parisien élitiste– rien d’original mais des impressions instructives et humoristiques quand même.

Pour résumer, il est important de noter l’importance historique d’un tel dépositaire textuel qu’est « Aussie ». Impressions, anecdotes humoristiques, bandes dessinées, sont tous un instantané de la situation dans les tranchées, une vision de la vie affective des soldats australiens pendant la grande guerre. Bien qu’ « Aussie » soit un magazine de divertissement, on y voit aussi des contes moraux explorant la compréhension interculturelle entre citoyens français et soldats australiens. On y voit l’humour utilisé comme arme contre les horreurs de la guerre, et les impressions touristiques d’un soldat. Surtout, on voit derrière son format léger, un solide sentiment de défiance vis-à-vis de l’autorité.

 

Bibliographie 

Harris, P. L. (1918, janvier). Leave-making in Paris I. Aussie Magazine. 1, pp 14-16. Print.

Harris, P. L. (1918, mars). Leave-making in Paris III. Aussie Magazine. 3, p 16. Print.

Lewis, Allan M. (1918, juin). “On Paris Leave.” Aussie Magazine. 5, p. 5. Print.

Sperring, G. V. (1919, avril). Le Linguiste. Aussie Magazine. 13, p 10. Print.

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