Comment les diggers ont-ils choisi de représenter leur expérience de la guerre pour leur donner du sens ?

Andrew Corcoran, Olympia Bowman-Derrick and Jasmin Isobe

L’abstraction de la violence et de l’expérience vécue

Face à cette réalité incohérente et fragmentée de la guerre moderne, les témoignages directs assument typiquement un point de vue objectif et impersonnel qui transcende essentiellement l’expérience vécue. Richard White affirme que les “diggers” ont donné du sens à leur expérience en imposant une forme esthétique qui a exploité leur irréalité. C’est-à-dire qu’en représentant de telles épreuves comme des scènes théâtrales, ils ont pu se constituer comme observateurs détachés pour se dissocier et se protéger psychologiquement de la menace omniprésente. Ces modes de représentation ont donc servi de mécanisme protecteur pour permettre aux soldats de gérer le traumatisme extrême qu’ils avaient subi.

White cite plusieurs d’exemples de lettres et de mémoires dans lesquels le visage mortel de la guerre est transformé en un moment de beauté lyrique. Par exemple, il souligne l’attrait particulier du combat aérien ; un “digger” caractérisant le spectacle d’un avion qui s’est enflammé et qui s’est écrasé au sol comme “the prettiest sight [he had] ever seen” (p. 72). Une fascination similaire se manifeste dans une lettre écrite par E. J. Batten où un “digger” est alors chauffeur militaire en France en 1918. Décrivant de telles batailles comme “exciting aerial contests” (p. 4), Batten détaille la chorégraphie complexe de manœuvres aériennes alors que les avions engagent le combat.

Letter from EJ Batten, 1918

Letter from EJ Batten to ‘Rip’, France, page 5, 6 May 1918. University of Melbourne Archives, EJ Batten collection 2002.0019

“The machine guns of the planes kept up a spitting fire into Fritzy who of course retaliated. Then all of a sudden innumerable aeroplanes of ours swarmed in from all directions and hemmed him in… putting in volleys of fire until the air was full of the crackle of the machine guns… and whistle of bullets.” (p. 5)

Dès que l’avion est forcé à atterrir, il devient évident que son pilote est blessé. Pourtant, Batten ne fait aucun commentaire de ce fait, déclarant plutôt que ce spectacle “was about the finest bit of work [he had] ever seen” (p. 5). Au sein de ce passage nous voyons nettement l’abstraction de la violence, le déplacement du contenu significatif de sa forme vécue, de telle manière que cette confrontation mortelle est réduite à un spectacle divertissant.

L’humour et la conscience ironique

L’humour, ou ce que White décrit comme “the ironic consciousness” (p. 72), est une autre manière utilisée par les soldats australiens pour essayer de donner du sens à l’horreur vécue. Pourtant, l’humour était utilisé par les “diggers” non seulement pour effacer les horreurs et pour se détacher de la réalité de la guerre, mais aussi pour créer un sentiment de camaraderie, de “mateship”.

Contrairement aux lettres déjà traitées, la publication Aussie met en avant une identité soigneusement élaborée. Le nom même – Aussie – illustre bien l’archétype du soldat australien, à la fois décontracté et affectueux, viril et courageux. Les diggers ont adapté des textes narratifs afin d’être fiers de leur contribution à l’effort de guerre, tout en créant une identité nationale australienne.

Cartoon from Aussie magazine

“Got His Cut” drawn by Lance Mattinson, Aussie magazine, February 1919, p12. University of Melbourne

Archives Ray Jones collection 1981.0081 item 5/1/3 box 6

Aussie est rempli d’humour, que ce soit sous la forme d’histoires courtes ou de dessins humoristiques à propos de la vie quotidienne dans les tranchées, des français, des problèmes d’autorité, et bien sûr, des plaisirs réparateurs du rhum.

Un exemple de cet humour : l’article “Why We Should Have an Instructor in Politeness on Corps Staff” donne une illustration de l’ironie des “diggers”. L’auteur suggère que, peu importe la situation, il est préférable que les “diggers” se parlent poliment, par exemple, s’il y a un obus qui tombe dans les tranchées, un “digger” devrait déclarer: “A thousand apologies, but a large shell has arrived in this beautiful trench from the delightful enemy and is, I fear, about to explode” (édition 12, p. 11). Comme White propose, l’ironie australienne se manifeste par l’expression du contraire de ce que nous pensons, “the habit of saying the opposite of what they mean”, à la fois détachée et auto protectrice (p. 75). Néanmoins, la conscience ironique n’est pas individuelle mais collective, la manifestation d’une expérience partagée – c’est la camaraderie.

La nostalgie et le souvenir

L’édition de la publication The Dernière Heure, publiée en 1919, est intéressante car elle est remplie d’articles et d’écrits qui nous révèlent les sentiments des soldats australiens à propos de la France et la meilleure façon de commémorer leurs camarades. Notamment, si nous lisons le poème “Good-Bye Dear Land” (p. 12), nous verrons que les soldats éprouvaient une certaine nostalgie pour la France, le pays pour lequel ils se sont battus et la dernière demeure de leurs confrères d’armes. Ce sentiment est important, c’est celui dont les soldats avaient besoin pour accepter les traumatismes de la guerre et embrasser la vie. D’après Hedwige Dehon, citée par Pascale Senk dans son article “Les bons côtés de la nostalgie” publié dans Le Figaro, “la nostalgie intensifie l’impression d’être connecté à d’autres”. Pour les soldats australiens qui ont perdu leurs camarades dans la brutalité d’une guerre à l’étranger, il est important de se souvenir de leurs “mates” qui ne rentreront jamais chez eux, en conservant un lien entre eux-mêmes et ceux qui sont tombés en France.

Corner of an Australian cemetery

“Corner of an Australian cemetery”, The Dernier Heure, 1919, p13. University of Melbourne Archives Ray Jones collection 1981.0081 item 5/1/5 box 7

Ainsi, la nostalgie est liée au souvenir. L’auteur J. R. W. Taylor a écrit dans son article “The Mates We Leave Behind” de The Dernière Heure : Remembrance – the most precious and abiding tribute Man can pay to the services of his fellows… There is only the great FACT of the dead to face. It is unnecessary to look beyond that.” (p. 13).

Les soldats australiens ont créé entre eux-mêmes une identité et une camaraderie spécifiques au contexte de la guerre en France. J. R. W. Taylor suggère que cette camaraderie est un aspect de la guerre pour lequel les soldats australiens ont éprouvé de la nostalgie, et que le souvenir non spécifique fonctionne comme un moyen de rendre hommage aux camarades tombés en France.

Bibliographie

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Taylor, J. R. W. (ed.) (1919), The Dernière Heure, Rouen, L. Wolf, University of Melbourne Archives, Ray Jones collection 1981.0081.

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Pour aller plus loin

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